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Georges Huisman
Lorsqu’il arrive à Valmondois en 1926,
Georges Huisman est un universitaire qui commence à
s’intéresser à la politique. Agrégé d’histoire, sorti
major de l’Ecole Nationale des Chartes, il est l’auteur
d’une thèse sur la Juridiction de la municipalité
parisienne, de Saint-Louis à Charles VII, publiée par
l’Académie des Inscriptions et Belles-lettres. Il tient des
conférences sur l’art, s’intéresse aux expositions
artistiques, développe chez ses élèves le goût de l’art,
écrit sur les monuments de Paris, travaille à un ouvrage sur le
peintre flamand Memling, publie des Contes et légendes du
moyen âge français. Tout semble le destiner à une carrière
d’érudit et d’historien. En même temps, des voyages à
but artistique effectués à l’étranger, en Italie notamment,
lui révèlent un certain isolement de la France à une époque où
l’Allemagne tente de se soustraire aux obligations du Traité
de Versailles, ce qui conduit le gouvernement français à faire
occuper la Ruhr par la troupe.
C’est là, semble-t-il, que s’amorce
en Georges Huisman le besoin de ne pas rester inactif devant des
événements dont il pressent les conséquences graves. En 1924, il
devient chef de cabinet (aux PTT) du ministre du Commerce. De là,
il ira au ministère des Travaux publics.
Il se trouve qu’à cette époque la famille
de Georges Huisman s’enrichit d’un deuxième fils,
d’où naît le besoin d’une habitation adaptée à la
nouvelle situation. La maison recherchée, c’est à Valmondois
qu’elle existe. Il l’acquiert en 1926. Elle est située
à proximité du moulin Le Roy. On y accède de deux côtés : par
la rue Verte , devenue depuis rue Georges Huisman, et par le chemin
qui longe la voie ferrée Valmondois-Marines. Elle possède un verger
retourné à l’état sauvage. Il y serpente un ruisseau.
Quelques dépendances aussi, dont un bâtiment qui tient de la grange
et de l’écurie.
Georges Huisman fait connaissance avec quelques
Valmondoisiens : la famille Geoffroy-Dechaume, célèbre par ses
peintres et ses sculpteurs ; Robert et Georgette
Hoffmann, les instituteurs du village, la famille Duhamel,
l’écrivain, qui a déjà rencontré Georges Huisman à
l’Ecole alsacienne de Strasbourg.
Valmondois n’a pas d’éclairage
public, ce qui constitue une gêne pour circuler le soir.
Georges Huisman s’en souviendra lorsqu’il sera
maire.
Quant à la maison , elle manque de certains
équipements : l’électricité, mais l’eau surtout.
Pour y remédier et pour aménager le verger, Georges Huisman fait
appel aux artisans, aux ouvriers, aux jardiniers du village. Or
ceux-ci ont des enfants qui font connaissance et jouent avec
Jean-Claude et Philippe. Je me souviens d’un anniversaire de
Jean-Claude, auquel je fus convié et qui fut fêté dans le
jardin.
Une sorte de paillote abritait de nombreux
jouets : une armée de soldats de plomb, une carriole, des
chariots, etc .Il y avait aussi un jeu d’adresse où il
s’agissait de jeter des palets dans la bouche ouverte
d’une grosse grenouille en métal.
Tout en jouant, avec cette faculté de
dédoublement de l’attention propre aux enfants, je voyais
deux adultes se promenant dans le parc, tendrement enlacés, un
jeune couple ; deux personnes visiblement très éprises
l’une et l’autre : Georges et Marcelle
Huisman.
En dépit de ses nombreuses obligations
professionnelles, Georges Huisman consacre beaucoup de temps à sa
propriété. Il se laisse séduire par la vie de son village, ce qui
le repose d’ailleurs de la vie quelque peu mondaine et
trépidante de Paris.
Ses nouveaux amis l’intéressent à la vie
de Valmondois. Le combattant qu’il a été comme aviateur se
laisse élire Président de l’Association des Anciens
Combattants. Robert Hoffmann, secrétaire de mairie comme la plupart
des instituteurs de campagne, saisit l’opportunité
d’une démission pour persuader Georges Huisman de devenir
conseiller municipal.
C’est en 1930 que le destin frappe à la
porte de Georges Huisman. Le Président du Sénat, Paul Doumer,
cherche un remplaçant à son directeur de cabinet, démissionnaire.
Il le souhaite universitaire (lui-même est titulaire d’une
licence en mathématiques et d’une licence en droit). Georges
Huisman accepte. Il a 41 ans. Cette fois, il va entrer dans la
politique active, car Paul Doumer a l’intention de se
présenter à la prochaine élection présidentielle et il a besoin
d’un directeur de campagne jeune et dynamique.
Or l’adversaire de Paul Doumer est
Aristide Briand, grand orateur qui jouit d’un immense
prestige dû à son action en faveur de la paix. C’est Paul
Doumer qui est élu (en 1931). Il fait aussitôt de son directeur de
campagne le secrétaire général de la Présidence de la
République.
Cette nouvelle et importante charge compromet
la durée et la fréquence des séjours de Georges Huisman à
Valmondois, car il reste professeur au Lycée Jeanson de Sailly et
il deviendra bientôt Inspecteur de l’Académie de
Paris.
Le Secrétaire général de la Présidence reçoit
un double des dépêches diplomatiques du monde entier, en
particulier celles de l’Ambassade de France à Berlin. Le
Gouvernement français est ainsi informé du climat politique qui
règne en Allemagne et notamment des menées du Parti national
socialiste, lequel conteste la défaite de l’Allemagne et
revendique la restitution de l’Alsace-Lorraine. Ces
informations renforcent Georges Huisman dans sa conviction
qu’il y a là une grave menace pour la paix et qu’un
second conflit mondial est possible.
Le 6 mai 1932, le Président de la République
Paul Doumer est assassiné. Son collaborateur immédiat Georges.
Huisman en est bouleversé. Pendant ce temps à
Valmondois, des malversations ont contraint le maire à
démissionner. Georges Huisman est élu maire
aux élections qui s’ensuivent en juin 1932.
Je me souviens de Monsieur Huisman, de son port
de tête altier, de sa voix bien timbrée, de sa diction lente, de
l’autorité qui émanait de sa personne sans qu’il y eût
dans son comportement la moindre fierté. On le croisait dans les
rues de Valmondois, chaussé de gros sabots et devisant simplement
avec ses administrés. Le café situé en face de la mairie était le
lieu de convivialité - comme on dit maintenant - où il rencontrait
volontiers les Valmondoisiens.
C’est sous sa magistrature que
l’éclairage public est réalisé. Les rues longtemps négligées
au profit des chemins vicinaux sont goudronnées. Je revois la
goudronneuse répandant sur la rue un liquide visqueux noirâtre qui,
en raison de la forme bombée de la chaussée, faisait des coulées
jusque dans les caniveaux. J’entends encore le bruit du
moteur et le roulement sourd du lourd rouleau.
C’est aussi de la magistrature de G.
Huisman que date l’installation, dans la salle du conseil,
d’un grand sapin de Noël garni de guirlandes, d’oranges
et de bougies qui faisaient rêver les enfants pauvres. Des jouets
et des friandises leur étaient distribués.
A la fête communale, garçons et filles avaient
droit à des tours gratuits de chevaux de bois. Des jeux (courses en
sac entre autres) étaient organisés, ainsi qu’un bal qui leur
était réservé.
Après l’assassinat de Paul Doumer,
Georges Huisman redevient Directeur de cabinet du Président du
Sénat. Puis, en 1934, il est nommé Directeur général des Beaux Arts
(fonction équivalant à celle de l’actuel ministre de la
Culture).Il succède, trois décennies plus tard, au sous-secrétaire
d’Etat Dujardin- Baumetz qui, en 1908, avait présidé à
Valmondois les cérémonies du centenaire de la naissance
d’Honoré Daumier.
Le goût de Georges Huisman pour les arts le
préparait à cette nouvelle haute fonction. Dans les années 1920, il
avait participé à la rédaction de plusieurs ouvrages relatifs aux
arts plastiques. Il avait consacré un livre au peintre flamand
Memling. Dans son enseignement, il initiait ses étudiants au
goût du beau.
Partout il injecte du sang neuf. Délaissant un
peu l’art académique, il protège des peintres contemporains
contestés, tel que Picasso, Léger etc.
Il veille à la conservation et à la
restauration du patrimoine (entre autres le château de Versailles).
Il sauve certains châteaux en mauvais état
d’entretien.
Il réorganise les théâtres subventionnés,
abandonnés par leur public. Il sauve certains châteaux en mauvais
état d’entretien.
Certaines ambassades indignes d’un Etat
comme la France sont remplacées par de nouveaux
bâtiments.
La musique n’est pas
oubliée.
Le cinéma, alors peu ou mal considéré, est
l’objet de tous ses soins. Il fonde le Festival de Cannes en
1939.
Pressentant depuis longtemps un nouveau conflit
avec l’Allemagne Georges Huisman prépare l’évacuation
et la protection des œuvres d’art. Le moment venu,
elles seront opportunément mises à l’abri.
La défaite de la France mettra prématurément un
terme à une action déjà féconde mais qui aurait pu l’être
plus encore. La victoire Allemande l’oblige, avec la plupart
des membres du gouvernement, à s’éloigner de Paris. Il va en
Algérie puis rentre en France pour participer à la Résistance. Il
échappe de justesse à la Gestapo. C’est à Vaison-la-Romaine
que sa lutte contre l’envahisseur prend toute son
ampleur.
Dès 1940, Georges Huisman est déchu de toutes
ses responsabilités politiques par le gouvernement de Vichy. Alors
survient le temps de l’ingratitude. Certains de ses obligés
de Valmondois et de Paris crurent trop vite au caractère définitif
du nouveau régime politique né de l’occupation nazie. Les
circonstances exceptionnelles telles que les guerres, ont souvent
pour effet de remuer et de faire remonter à la surface la boue qui
repose au fond de certaines gens comme la lie au fond de certains
liquides. La tempête passée, ces gens-là reprennent leur vraie
place : en bas, tout en bas.
Avec la libération se termine le rôle du
Délégué spécial nommé à Valmondois. . Le Comité Départemental de la
Libération (CDL) assure désormais la Présidence du conseil
provisoire et réintègre Georges.Huisman avant même son retour, qui
a lieu le 7 octobre 1944. Le nouveau conseil municipal est
volontairement composé d’hommes et de femmes appartenant à
toutes les tendances politiques, à l’exclusion de ceux qui se
sont compromis avec Vichy.
Des élections ont lieu en 1945. Contre toute
attente, la liste de Georges.Huisman est battue.
Au plan national, il ne recouvre pas son poste
de Directeur Général des Beaux Arts, qui a été supprimé. Il est
nommé Conseiller d’Etat. Or il a 56 ans. Il réalise
qu’il a désormais, « un bel avenir derrière lui »,
comme il le dit avec un humour non exempt d’amertume. Ultime
satisfaction, ce Festival de Cannes qu’il a fondé en 1939, il
en préside le jury.
Dès lors, G.Huisman s’éloigne de
Valmondois. Il tente de se redonner une activité. Il tient des
conférences, en France et à l’étranger. Il travaille à une
bonne entente entre la France et l’URSS. Il milite dans des
ligues antiracistes. Il reprend son histoire de
l’art.
Mais il commence à ressentir les premières
atteintes de l’artérite. Il faut l’amputer d’une
jambe, puis de l’autre. Aux souffrances physiques
s’ajoute la souffrance morale de se voir
diminué.
Le 28 décembre 1957, la Mort étend sa main
froidement aveugle sur Georges Huisman. Une vie consacrée au bien
public, aux arts, à sa famille, aux autres, vient de prendre
fin.
Comme il l’avait souhaité, on jouera à
ses obsèques le sublime 2ème mouvement de la 7ème
Symphonie de Ludwig van Beethoven, ce génie de l’ancienne
Allemagne, nation de haute culture.
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