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Lucien Dufourmentel
UN ENSEIGNANT PEU
ORTHODOXE
Le 3 août 1948 décédait un homme qui avait
enseigné pendant 25 ans au Cours Complémentaire de
Beaumont-sur-Oise. Cet homme avait marqué de son empreinte des
générations d’adolescents qui, aujourd’hui, sont au
minimum septuagénaires. C’était Lucien Dufourmentel, que ses
élèves avaient affublé d’un sobriquet où il entrait plus de
sympathie que de dérision : Dudule.
Il y a donc déjà un demi-siècle que cet
enseignant nous a quittés. Peu de gens, hormis peut-être quelques
anciens élèves, y ont pensé et cet anniversaire, je le crains, est
passé inaperçu.
L’homme
M. Dufourmentel était né à Paris en 1899 et,
dès l’année 1922, il enseigna la littérature au Cours
Complémentaire de Beaumont-sur-Oise. Lorsque j’arrivai dans
cette école en 1936, celui que, du haut de mes 14 ans, je
considérais comme un vieux prof’ n’avait donc que 37
ans. Il nous rappelait souvent qu’il était un homme du
XIXè siècle et je voyais en lui un trait d’union
avec Hugo, Verlaine, Rimbaud et beaucoup
d’autres.
Dudule était de taille moyenne ; il avait
la tête rentrée dans des épaules carrées. Amateur de boxe dans sa
jeunesse, il évoquait quelquefois son titre de champion de
Picardie. C’est grâce à lui, que nous avons connu
« L’éloge de la boxe » de Maurice
Maeterlinck. Il relevait avec fierté ses manches et pour exhiber
ses avant-bras musclés. A la récréation, il lui arrivait de nous
enseigner les éléments du noble art. Au cours d’une de ces
séances, je le touchai un jour au nez et le fis saigner.
C’était, de ma part, plus une maladresse qu’une marque
d’aptitude à la boxe et j’en fus quelque temps gêné
comme si j’avais commis une sorte de sacrilège. Il n’en
éprouva aucun ressentiment à mon égard.
M. Dufourmentel avait un long et gros nez qui
avait survécu à la boxe pour garder sa forme originelle. Ses yeux
gris bleu, autant qu’il m’en souvienne, étaient à demi
clos, ce qui lui donnait l’air de vous sonder. Son front
était vaste et comme fuyant. Il avait les cheveux rares et
plaqués.
Dudule était plutôt « fagoté ». Les
poches de sa veste servaient de fourre-tout. Sa pipe et son tabac y
prenaient place parmi d’autres choses, et notamment
« Les cent meilleurs poèmes lyriques de la langue
française » qu’il connaissait par coeur. Son
pantalon s’arrêtait aux chevilles car vraisemblablement
remonté par des bretelles réglées trop court. Quant à sa cravate,
elle flottait sous un nœud qui visait, sans
l’atteindre, l’espace compris entre les pointes de son
col de chemise.
Tel était, décrit de mémoire, M. Lucien
Dufourmentel.
Il était célibataire et vivait avec sa mère rue
de la République à Beaumont. J’ai toujours supposé que
c’est par affection pour elle qu’il avait renoncé au
mariage. Nous étions quelques-uns à la connaître, Madame Mère, car
il emmenait quelquefois chez lui ses élèves préférés. C’est
ainsi que je connus Mme Dufourmentel, une femme quelque peu
acariâtre, autant que mes 15 ou 16 ans me permettaient d’en
juger. Aussi, M. Dufourmentel nous rencontrait-il de préférence
dans un petit café qui se trouvait au bout de la place Gambetta
(aujourd’hui place Guy Môcquet) avec une entrée sur la rue
Louis Roussel. En nous rencontrant dans un lieu public plutôt
qu’à son domicile, il échappait à d’éventuelles
médisances qui auraient pu être dangereuses pour lui.
Là, il commandait un petit verre de vin blanc
et, pour moi, un diabolo. Nous jouions aux dames tout en parlant
littérature, ce qui allongeait la durée de la partie. M.
Dufourmentel était assez distrait pour ne plus savoir, emporté par
sa verve, si s’était à lui ou à moi de jouer. Il lui arriva
un jour de me demander : « Est-ce à toi ou à
moi ? » et comme je lui répondais « C’est à
moi monsieur », il avança un pion. Bien entendu je ne protestai
pas, mais plusieurs mois après, ayant eu en rédaction à tracer un
portrait, je choisis « le distrait » et racontai assez
bien cette histoire, sans citer de nom de personne ou de lieu. Je
récoltai une bonne note, mais M. Dufourmentel se reconnut en dépit
de mes efforts pour égarer les recherches. Cela le fit beaucoup
rire et il ne m’en tint pas rigueur.
Le
professeur
Dans la vie, M. Dufourmentel était un orignal,
ce qui n’était pas sans déteindre sur son
enseignement.
Son cours de langue française, de littérature,
d’histoire et de géographie, matières dont il était chargé,
était devenu une sorte de bouillon de culture où se mêlaient des
jugements de Brunetière et surtout de Faguet, ses jugements
personnels et des considérations philosophiques dont l’effet
était que des notions de philo s’introduisaient dans ses
leçons, ce qui d’ailleurs comblait une lacune. Un jour où
nous étudiions la Normandie, quand Dudule en vint aux ports, il fit
tout un exposé sur Dieppe, sur son trafic, mais aussi sur Ango et
François 1er. L’histoire faisait là sa jonction
avec la géographie. Je l’écoutais, nous l’écoutions,
médusés. Nous acquérions ainsi des connaissances qui sortaient,
certes, du programme, mais qui étaient porteuses pour
l’avenir.
Un tel enseignement s’écartait de
l’objectif étroit – quoique légitime – de la
réussite aux examens. Cette hérésie valait à M. Dufourmentel des
démêlés avec le directeur, qui se comportait à juste titre comme le
gardien de l’orthodoxie pédagogique. Nous avions des échos
des remontrances qu’il recevait.
Le socle de cet enseignement était la langue
française et la littérature. Il avait là de vastes connaissances
qu’il savait mettre à notre portée et un enthousiasme
qu’il savait nous communiquer. Ses exposés étaient émaillés
de nombreuses citations et c’était un ravissement de
l’entendre.
Les pièces du théâtre classique étaient
disséquées. Nous apprenions par cœur, et aussi par plaisir,
des tirades entières de Corneille, de Racine et de
Molière.
L’enseignement de M. Dufourmentel
n’était pas austère pour autant. Notre maître savait sourire.
Il se trouve dans Polyeucte un vers qui a fait rire des générations
entières de polissons : le vers 42. Passant outre à la
pruderie de l’époque, M. Dufourmentel le mit un jour en
vedette par le ton qu’il prit pour le lire.
Je crois qu’il n’aimait pas
beaucoup le XVIIIème siècle, peut-être à cause
d’un certain caractère militant, mais aussi parce qu’il
a été pauvre en poètes, Chénier mis à part. Seul Rousseau trouvait
grâce par sa prose riche et éloquente. Dudule s’amusait
beaucoup à nous citer ce vers de Voltaire :
« Non, il n’est rien que Nanine
n’honore »
et il mettait en parallèle celui de
Racine :
« Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos
têtes ?».
En revanche, M. Dufourmentel témoignait une
admiration certaine au mouvement romantique. Nous connaissions bien
Lamartine, Vigny, Hugo et Musset. Que de vers admirables il nous
fit découvrir ! Le « père Hugo », comme il disait,
était étudié en long, en large et en travers. Dudule citait souvent
Emile Faguet : « Hugo était imposant à la rencontre et il
serait injuste de dire que la rencontre fût
rare ».
Il se moquait néanmoins d’une certaine
grandiloquence et d’une certaine prétention à la profondeur
de Victor Hugo ; mais il l’admirait
sincèrement.
De Chateaubriand il ne retenait que ses
Mémoires d’Outre-tombe. Le reste de
l’œuvre n’enthousiasmait pas M. Dufourmentel qui,
parlant d’Atala, disait : « Atala ?
Ah la-la ! ».
La fin de XIXème siècle fut riche en poètes
familiers à notre professeur. Nous connaissions bien Baudelaire,
Rimbaud, Verlaine, Mallarmé, etc. Les auteurs plus proches de nous
tels que Colette, Gide, Mauriac, Duhamel, Valéry, ne nous étaient
pas inconnus. Un roman a marqué beaucoup d’adolescents de ma
génération : Le Grand Meaulnes.
A cette époque là, de beaux esprits
n’avaient pas encore décrété qu’il est ringard ou
élitiste de s’exprimer correctement en français. Aussi, M.
Dufourmentel n’éprouvait-il aucune honte à enseigner les
règles et les beautés de leur langue maternelle à des fils
d’ouvriers ou de paysans.
La rigueur de la syntaxe – condition de
la clarté – et la recherche du terme propre – condition
de la précision – étaient le souci constant de notre
professeur.
Chaque règle était illustrée d’exemples
tirés de la littérature. Ceux qui aujourd’hui, par exemple,
n’hésitent pas à écrire « un spécialiste ès
comique » sauraient, s’ils avaient entendu M.
Dufourmentel, que « ès », contraction de en et de les, ne
peut être suivi que d’un mot au pluriel. Ils sauraient que
Baudelaire, qui avait d’abord dédié ses Fleurs du
mal à Théophile Gautier « parfait magicien ès langue
française » s’était corrigé pour finalement écrire
« parfait magicien ès lettres françaises ».
Mon objectif n’étant pas de faire un
cours aux naufrageurs du français, je me bornerai à rappeler que
notre langue est complète et n’a pas besoin du secours
d’une prothèse anglo-saxonne, même si Stendhal a terminé sa
Chartreuse de Parme par « Aux happy
few ».
M. Dufourmentel nous poussait quelquefois à des
recherches personnelles dans des domaines étrangers au programme
mais riches de retombées : il chargeait l’un
d’entre nous de faire un exposé documenté et illustré sur tel
ou tel sujet comme la philosophie, la peinture hollandaise, etc. Ce
dernier sujet nous valut de faire connaissance avec La
philosophie de l’art de Hippolyte Taine. Nos réussites
étaient récompensées par un petit cadeau que M. Dufourmentel payait
de ses deniers. C’est ainsi que je reçus un jour Les
souvenirs d’enfance et de jeunesse d’Ernest Renan
dans la collection Nelson, où se trouve la
célèbre « Prière sur
l’Acropole » que beaucoup d’entre nous
savaient par cœur.
Notre professeur était un éveilleur
d’âmes.
Que de grandes et belles choses j’ai
découvertes grâce à vous cher Monsieur Dufourmentel ! Et comme
je vous en suis reconnaissant ! Alors, le 3 août 1998, je me
suis rendu sur votre pauvre tombe dans le cimetière de Beaumont et
j’y ai déposé un bouquet de fleurs.
Adieu, Dudule ! Adieu et
merci.
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