Catherine Langeais, de son vrai nom
Marie-Louise Terrasse, est née le 9 août 1923 à Valence (Drôme).
Après s’être installés à Paris, ses parents font
l’acquisition, en 1935, d’une maison à Valmondois
baptisée Les Hérissons et située au 135, Grande-Rue. Son père
connaissait bien la région puisqu’il fut précédemment élève
au lycée de Pontoise.
"J’ai moi-même fait une partie de mes études à
l’Institution Notre-Dame, à L’Isle-Adam, où
j’étais en première au cours des années 1939-40. Je m’y
rendais à bicyclette, racontait Catherine Langeais en 1961".
Durant ces quelques mois, elle fréquente le jeune François
Mitterrand qu’elle a rencontré lors d’un bal à Normale
Supérieure, le 28 janvier 1938. Le coup de foudre est immédiat et
le futur président viendra une ou deux fois en week-end à
Valmondois, pour rendre visite à sa promise. Ils se fiancent en mai
1940 avant de se séparer en janvier 1942. Catherine Langeais se
marie finalement avec un comte polonais qui lui fera deux enfants,
Jean-Michel et Elisabeth.
Elle se partage alors entre Paris et Valmondois et, grâce à son
charme et sa gentillesse, elle devient la coqueluche du village.
Elle ne manque aucune des grandes fêtes organisées dans la commune
et se lie avec la famille Geoffroy-Dechaume.
Sur les marches du succès
La jeune fille se destine au cinéma mais une maladie qui la
poursuivra toute sa vie l’empêche de devenir comédienne. Une
petite annonce parue dans la presse va transformer sa vie :
"J’étais dans le désarroi le plus complet (NDRL : elle est
devenue veuve très jeune) et il fallait que je travaille à tout
prix pour pouvoir élever mes enfants. A cette époque, je
n’avais jamais vu de poste de télévision et je dus me faire
passer pour une acheteuse éventuelle, auprès d’un marchand de
radio, afin d’assister à une émission de la R.T.F. Entre
temps, mon attention avait été attirée par une annonce parue dans
la presse et par laquelle la Radiodiffusion faisait appel à des
candidates au poste de présentatrice. Me souvenant que vers la fin
de mes études j’avais obtenu un premier prix de diction et
pensant très modestement que mon physique n’était pas plus
laid qu’un autre, j’envoyais ma lettre de candidature
au directeur de la RTF. Quelques jours plus tard, ayant affronté
avec succès les épreuves du concours, j’entrais pour la
première fois dans un studio, poste que j’occupe depuis
octobre 1950."
Elle rejoint ainsi Jacqueline Joubert, première speakerine
officielle, arrivée à la Télévision en 1949. Jacqueline Caurat,
Denise Fabre et Jacqueline Huet suivront bientôt. Apparues avec les
balbutiements de la Télévision, Catherine Langeais et ses
consœurs incarnent l’âge classique du petit écran.
Recrutées pour leur charme et leur aisance dans le but
d’annoncer aux téléspectateurs la suite des programmes ou, en
cas de problème technique, de "meubler", elles vont devenir de
véritables stars. Le mythe est entretenu par la presse de
télévision, les journaux féminins, les studios Harcourt et les
romans-feuilletons de Télé-Poche.
"Marie-Louise racontait souvent que son pseudonyme venait du roman
de Balzac, La Duchesse de Langeais, explique aujourd’hui son
neveu, Jean- Marc Terrasse. Elle a dit aussi à Pierre Sabbagh
qu’elle adorait le château de Langeais. Quant à Catherine,
c’était un prénom très à la mode à l’époque."
En 1953, la speakerine devient aussi animatrice et présente une
émission conçue et produite par Claude Mionnet, La Séquence du
spectateur. Le principe est simple : le programme, qui est diffusé
chaque dimanche midi, propose des extraits de dix minutes de films
souvent absents du 20h30. La Séquence détient encore
aujourd’hui le record de longévité sur le petit écran (après
Le Jour du Seigneur) avec ses trente-six années d’existence.
Cette émission devenue culte - nul n’a oublié le célèbre
indicatif On the desert road composé par Charles Telmage - fera
beaucoup pour la notoriété de Catherine Langeais. Vedette de la
R.T.F., puis de l’O.R.T.F., de 1950 à 1975, elle accompagnera
aussi Raymond Oliver dans la présentation de la première émission
culinaire, Art et magie de la cuisine.
Parallèlement, le 10 décembre 1954, elle épouse en secondes noces
Pierre Sabbagh, qu’elle a rencontré dans les studios de la
rue Cognacq-Jay.
Un très mauvais comédien
Pierre Sabbagh, né le 18 juillet 1918 à Lannion, est une légende
dans l’histoire de la télévision française. Il y exercera de
multiples métiers : journaliste, réalisateur, producteur.
Comme Catherine Langeais, il se destine tout d’abord au
métier de comédien et effectue un bref passage chez Charles Dullin.
Dans un livre publié en 1984, il écrit : "Elève chez Charles
Dullin, homme admirable animé seulement par le théâtre, à la
rigueur jamais assouplie, j’ai appris beaucoup de choses.
Durant le tournage de Volpone [avec Louis Jouvet et Harry Baur],
sous la direction de Maurice Tourneur, il a tenté de me convaincre
que j’étais un piètre comédien. Il avait raison. II m’a
sauvé (...) ’Tu es mauvais, très mauvais. Tu serais une épave
dans ce métier. Depuis quelques jours, je te regarde. Tu
t’intéresses aux décors, aux changements d’objectifs, à
la lumière, aux mouvements d’appareils, au maquillage (...).
Tu sais, quand on est mauvais devant une caméra, ce n’est pas
honteux de passer derrière.’ "
Plus tard, son maître Dullin ajoute : "Regarde petit, regarde la
salle, regarde-la bien (elle était totalement vide). Si tu as
quelque chose à dire, commence par la remplir, car personne
n’est jamais parvenu à convaincre ces fauteuils".
Pierre Sabbagh se nourrira souvent de cette maxime, au point de
l’établir en règle. De 1938 à 1942, il devient affichiste
puis décorateur de théâtre, avant d’être marionnettiste chez
Jacques Chesnais.
Fils de Georges Hannah Sabbagh, peintre qui fréquenta les cubistes,
Pierre hérita de son père le goût de l’image qui allait
expliquer sa vocation à devenir homme de télévision :
"J’étais le fils de l’homme qui pouvait fixer
l’image, fixer les pensées belles ou laides..."
Le 15 octobre 1945, il effectue son premier grand reportage pour la
radio:l’exécution de Pierre LavaI. Trois ans plus tard,
Wladimir Porché, directeur général de la Radio Diffusion Française,
demande à son ministre de tutelle l’autorisation de créer un
journal télévisé, l’année-même où, pour la première fois, est
retransmise en direct l’arrivée du Tour de France. Pierre
Sabbagh profite du refus de Georges Briquet, reporter sportif, et
de Michel Robida, prix Fémina 1946, pour se lancer dans
l’aventure. Il quille la gloire des ondes pour la
clandestinité de la télévision.
Plusieurs fois reportée, la première expérience du J.T. est
finalement fixée le 29 juin 1949, date du départ du Tour de France.
Sabbagh s’embarque aux côtés de son cameraman, Michel
Wakhévitch, à bord d’un dirigeable. Les images de Paris vu
d’en haut ouvriront le premier journal. Le résultat est
au-delà de ses espérances : parti de la place de la Concorde, le
ballon heurte, vers Orly, des lignes à haute tension.
L’accident, filmé de bout en bout, devient le premier morceau
de bravoure de la télévision. Jusqu’au 24 juillet, les rares
téléspectateurs parisiens, la plupart regroupés dans des cafés, se
passionnent pour les images inédites du Tour de France. Le journal
télévisé est né, sous les rênes de Pierre Sabbagh. Il
s’entoure d’un assistant (Roger Debouzy), de cameramen
et monteurs, de jeunes diplômés de l’IDHEC (Jacques
Sallebert, Claude Loursais, Jean-Marie Coldefy ou Pierre Tchernia)
et de radioreporters (Georges de Caunes, Pierre Dumayet).
Dès l’origine, Pierre, plus saltimbanque que journaliste,
invente un nouveau genre : "J’avais compris que
l’information télévisée devait être avant tout un spectacle
[A la télé ce sont les images qui comptent pas les paroles. Alors,
des images, je suis allé en chercher".
Les moyens sont faibles, voire ridicules. La fabrication est
artisanale, la diffusion confidentielle.
A partir de 1957, le journaliste obtient des responsabilités de
plus en plus importantes. Il est tour à tour conseiller technique
auprès du directeur général, directeur-adjoint de l’actualité
télévisée, et il est consulté pour le choix des nouvelles formules.
Au début des années 70, il sera successivement directeur de la
première chaîne de l’ORTF, puis de la deuxième.
Parallèlement, il s’illustre en réalisateur sportif et
conçoit de nombreux magazines tels que "Le Magazine des
explorateurs" et "Les Richesses et les Hommes". Surtout, son goût
pour le spectacle et le divertissement fait de lui un excellent
meneur de jeux télévisés.
Créateur de L’Homme du XXe siècle, il est, entre
1961 et 1965, l’animateur le plus populaire des Français.
Plusieurs candidats s’affrontent sur des questions
culturelles. Cette expérience aboutira à un livre, "Les Perles de la téléculture",
publié en 1963.
En 1966, Pierre Sabbagh lance une autre aventure qui le rend encore
plus populaire, "Au théâtre ce soir". Tous les Français peuvent
assister aux pièces de Jean Le Poulain, Michel Roux, Jacqueline
Maillan et découvrent les décors de Roger Harth et les costumes de
Donald Cardweil...
A Valmondois, sur la trace des jours
heureux
Les personnalités discrètes de Catherine Langeais et Pierre Sabbagh
font d’eux le couple le plus emblématique de la télévision.
Pierre est tout de suite séduit par la maison de Valmondois, à tel
point qu’il fera venir sa mère, Agnès Humbert, une ancienne
conservatrice du musée d’Art Moderne, qui y restera
jusqu’à sa mort, en 1963.
"Valmondois était l’endroit que le père de Catherine avait
choisi, précise Jean-Marc Terrasse. Elle avait une tendresse et une
admiration très fortes pour lui et ils ont vécu dans une atmosphère
très tendre. Elle était donc restée très attachée à cet endroit
qui, de plus, était près de Paris. Pierre a, lui aussi, adoré cette
maison et s’en est beaucoup occupé. De toute façon, il était
raide amoureux de sa femme et l’aurait suivie n’importe
où."
En avril 1987. François Mitterrand, devenu président de la
République, fait Catherine chevalier de la Légion d’honneur.
Face à son ancienne fiancée, il soulignera "l’image
d’une femme cultivée, discrète et inspirant confiance".
La dernière apparition télévisée des deux époux date du 4 avril
1990, lors d’une Sacrée Soirée spéciale où Jean-Pierre
Foucault rend hommage aux pionniers de la télé. Devant plusieurs
millions de téléspectateurs, Pierre Sabbagh et Catherine Langeais,
entourés notamment de Jacques Sallebert, Raymond Marcillac, Danièle
Gilbert, Albert Raisner, Georges de Caunes et Henri Chapier,
évoquent leurs nombreux souvenirs.
Quatre ans plus tard, le samedi 1er octobre, Pierre Sabbagh meurt à
Paris, à l’âge de 76 ans. Il est inhumé à Valmondois le mardi
suivant, devant une foule de personnalités. Lors de la messe de
communion célébrée en l’église Saint-Quentin, un texte rédigé
par lui-même est lu par ses enfants, ainsi qu’un texte de
saint Augustin et une partie de l’évangile de saint
Jean.
"Pierre est mort dans mes bras, je ne pouvais espérer plus à cause
de la terrible maladie qui le touchait, déclarait Catherine
Langeais la veille de l’enterrement. J’ai conservé la
maison de mes parents à Valmondois car c’est un village que
j’adore et que nous adorions tous les deux. Ma fille
s’y est mariée, nous y avons vécu des jours très heureux.
Nous avons effectué de nombreux aménagements dans cette maison.
Aujourd’hui, seul un jardinier entretient le terrain. Nous y
allions de moins en moins souvent car la maladie nous a frappés.
Depuis quelques années je ne pouvais plus conduire, c’est une
des raisons qui m’a éloignée de ce village. Notre coeur y est
resté toujours attaché, c’est pourquoi Pierre est enterré
dans le caveau de famille, aux côtés de sa maman."
Le jeudi 23 avril 1998, l’ancienne présentatrice décède à son
tour à Mantes-la-Jolie, à l’âge de 74 ans. Denise Fabre et le
producteur Georges Folgoas comptent parmi les personnalités venues
saluer une dernière fois la grande dame.
Pierre Sabbagh et Catherine Langeais reposent désormais ensemble,
dans le petit cimetière de Valmondois, tout près de cette maison où
ils aimaient tant se recueillir, loin des studios et des
caméras.
Source: Patrick Glâtre d'après Jean-Marc Terrasse, auteur
de Catherine Langeais, la fiancée des
Français, Fayard, 2003.