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Discours pour la cérémonie des VŒUX 2020

Valmondois, le 11 janvier 2020

Chers amis,

Bonne année à chacun d’entre vous, à vos familles, à vos proches.

L’avantage et l’inconvénient des discours de vœux lors des années d’élections municipales, c’est que la règle républicaine veut qu’on s’y interdise de faire le bilan  de l’action passée et l’exposé du programme des actions à venir : c’est un avantage car cela raccourcit la plupart des discours ; c’est un inconvénient, car, en dehors de se congratuler, l’inspiration peut être mince.

Libre de mon sujet, je voudrais vous entretenir de deux évocations : la première est triste ; mais je vous rassure la seconde sera solaire et je l’espère très positive.

En premier lieu, je voudrais rappeler un souvenir qui me hante, celui du 7 janvier 2015. Car à cette même place, ce jour là nous avions invité Plantu à Valmondois pour célébrer avec nous, dans la tradition de Daumier, les dessinateurs de presse. Et ce fut l’attentat de Charlie, et l’assassinat notamment de Wolinski et de Cabu. Cabu qui était venu exposer ses dessins à Valmondois. Dans la France entière bien sûr, mais à Valmondois en particulier,  ce drame constitue un traumatisme que nous avons du mal à dépasser et qui nous impose de ne pas l’oublier.

La deuxième évocation que je voudrais proposer est celle d’Albert Camus dont on évoque beaucoup la figure en ce moment car il a disparu il y a 60 ans et ce délai fait apparaître aujourd’hui l’importance considérable de cette figure littéraire et philosophique. Camus est mort en 1960 dans un accident de voiture ; dans la voiture de sport se trouvait au volant son éditeur, Michel Gallimard qui est mort lui aussi. Et cela me rappelle cette terrible époque où l’on se tuait beaucoup en voiture ; de nombreuses familles françaises ont connu ce drame, comme la mienne. Et je ne cesserai pour ma part de lutter pour que baisse chaque année le nombre de morts et de blessé sur les routes.

Camus, c’est d’abord le miracle d’un grand homme de lettres, issu d’une famille plongée dans l’illettrisme. Après la mort de son père au Front en 1914, c’est la mère de Camus qui l’a pris en charge, une mère mutique parce que sourde, analphabète, une mère qui nous apprend que ce ne sont pas seulement par les mots que l’amour et la confiance se transmettent à un enfant. Cette mère de Camus qui saura lui transmettre l’amour de la vie, de la nature et des femmes, Camus lui a rendu un hommage absolu quand il a rappelé qu’elle était le fondement indiscutable de toutes ses convictions :
«  Aucune cause, même si elle était restée innocente et juste, ne me désolidarisera jamais de ma mère, qui est la plus grande cause que je connaisse au monde. »

Camus, c’est encore cet homme qui sait ce qu’il doit à l’école, à l’instituteur qui l’a repéré, Louis Germain  comme au professeur de philosophie, Jean Grenier, qui lui indiquera sa voie. Ce combat pour une école capable de rétablir l’égalité des chances, il dure encore ; il est plus actuel que jamais.

Camus, c’est aussi l’attachement à un pays, un territoire, une lumière : l’Algérie. La France a été durablement marquée par ces hommes et ces femmes, obligés de rentrer violemment en France, de quitter violemment l’Algérie et pour nombre d’entre eux ils ont conservé une blessure inguérissable de cela :

« J’ai grandi dans la mer et la pauvreté m’a été fastueuse, puis j’ai perdu la mer, tous les luxes m’ont alors paru gris, la misère intolérable. » 

Camus, c’est la Résistance. Résistance à la dictature, à toutes les dictatures à commencer par celle de Franco pendant la guerre d’Espagne, puis résistance au Nazisme jusqu’à la Libération. Et enfin résistance à la dictature stalinienne quand Sartre, et bien d’autres se perdent encore dans un soutien inacceptable.
Si je veux évoquer la figure de Camus aujourd’hui, c’est parce que la leçon qu’il nous adresse contre le terrorisme est plus actuelle que jamais. Camus a fait l’éloge de la révolte car pour lui, accepter l’injustice sans se révolter contre elle serait indigne de l’homme. Mais la révolte ne doit pas tolérer la terreur : et pour Camus la terreur de gauche et de droite sont les mêmes ; un camp de concentration nazi ou un goulag stalinien reste un lieu de terreur et de barbarie. C’est l’une des très grandes leçons de Camus. 
Tous les soirs, regardant à la télévision les images dramatiques des attentats et des bombes partout dans le monde, je me répète cette phrase de Camus :

«  Quelle que soit la cause que l’on défend, elle restera toujours déshonorée par le massacre aveugle d’une foule innocente où le tueur sait d’avance qu’il atteindra la femme et l’enfant. »

En 1957, Camus se vit décerner le prix Nobel. A l’occasion de la remise de ce Prix à Stockholm, il prononça un discours qui reste pour moi un engagement et un programme pour nous aujourd’hui. 

Voilà pourquoi, vous me permettrez avant de laisser la place à la chorale de Valmondois qui va nous engager avec quelques morceaux dans une année 2020 que j’espère sereine et profitable à chacun d’entre vous, de lire ces phrases magnifiques :

« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse. Héritière d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l’intelligence s’est abaissée jusqu’à se faire la servante de la haine et de l’oppression, cette génération a dû, en elle-même et autour d’elle, restaurer à partir de ses seules négations un peu de ce qui fait la dignité de vivre et de mourir. Devant un monde menacé de désintégration, où nos grands inquisiteurs risquent d’établir pour toujours les royaumes de la mort, elle sait qu’elle devrait, dans une sorte de course folle contre la montre, restaurer entre les nations une paix qui ne soit pas celle de la servitude, réconcilier à nouveau travail et culture, et refaire avec tous les hommes une arche d’alliance. Il n’est pas sûr qu’elle puisse jamais accomplir cette tâche immense, mais il est sûr que, partout dans le monde, elle tient déjà son double pari de vérité et de liberté, et, à l’occasion, sait mourir sans haine pour lui. C’est elle qui mérite d’être saluée et encouragée partout où elle se trouve, et surtout là où elle se sacrifie. C’est sur elle, en tout cas, que, certain de votre accord profond, je voudrais reporter l’honneur que vous venez de me faire. »

Et lorsque Camus nous invite à « réconcilier à nouveau travail et culture » pour que notre monde ne se désintègre pas,  je pense au Chef du Chœur de Valmondois, notre cher Daniel Durand, qui va dans quelques minutes diriger la chorale. Il y a quatre jours, Daniel a interprété, en interrompant une autre cérémonie des vœux,  avec ses amis du Chœur de radio France, le Chœur des esclaves de Verdi, contestant ainsi la suppression des emplois à Radio France. En terminant mon message d’aujourd’hui par cette évocation, et avant de lui céder la place, je ne veux pas simplement lui témoigner ma sympathie mais redire ma conviction profonde qu’une société avec moins d’art et de culture resterait sans doute « vivable » mais qu’elle serait assurément moins belle et moins humaine.

Bonne année à tous. Merci.

Bruno HUISMAN